Un immeuble, 500 salariés, 200 postes… et des colocataires. Bienvenue chez Blablacar, où la sous-location devient stratégie.
À quoi sert un bureau quand la moitié des salariés télétravaillent ? Chez Blablacar, on a trouvé la réponse : le partager. Le siège parisien du spécialiste du covoiturage accueille d’autres entreprises en sous-location. Un choix malin, autant pour l’ambiance que pour le budget. Et si ce modèle devenait la nouvelle norme dans les bureaux post-Covid ?
Quand la sous-location devient un levier de flexibilité
« La sous-location, c’est un véritable outil pour s’adapter et ne plus être prisonnier de son bail. » Dans une interview accordée à Ubiq, Muriel Havas, Directrice Workplace, Facilities et Immobilier chez Blablacar, raconte comment elle a fait de cette pratique un pilier de sa stratégie immobilière.
Son constat est clair : dans une start-up ou une scale-up, les rythmes de croissance n’ont rien à voir avec ceux de l’immobilier. Une entreprise peut évoluer très vite, en croissance ou en décroissance, alors que son bail, lui, reste figé pour neuf ans. « On se retrouve coincé avec un 3/6/9 alors qu’on aurait besoin de bouger. »
La sous-location devient alors une réponse concrète à cette rigidité. Mais chez Blablacar, ce n’est pas une solution de secours : c’est une stratégie assumée. « On a conçu le bâtiment pour qu’il soit modulable et partagé. On peut accueillir jusqu’à quatre entreprises différentes dans des espaces de bureaux totalement privatisés, en plus des nombreuses parties communes. » Ces espaces partagés comprennent une salle de sport, une salle de yoga, un salon de musique, un rooftop végétalisé et même une tisanerie à chaque étage.

Pour Muriel Havas, la réussite de ce modèle passe aussi par l’esprit de communauté : « Je parle de résidents, pas de sous-locataires. On vit tous ensemble dans ce bâtiment. On échange, on organise des événements, on crée de la synergie. »
Un siège pensé pour être partagé dès 2021
Cette approche n’est pas née d’un simple effet d’aubaine post-Covid. Le siège de Blablacar, situé rue Saint-Sabin dans le 11e arrondissement de Paris, a été livré dès décembre 2021 par 6e Sens Immobilier. Dans les colonnes du Figaro, Nicolas Gagneux, président du promoteur, résumait l’intention : « Ce nouvel immeuble est plus qu’un lieu de travail, c’est un village. »
Sur 5 000 m² répartis sur neuf niveaux, Blablacar a installé seulement 200 postes de travail pour ses 500 salariés français. Le reste de l’équipe est en télétravail partiel ou total, avec une fréquentation très variable. « 26 % des collaborateurs sont 100 % à distance », précisait alors Nicolas Brusson, cofondateur de l’entreprise. Et pourtant, même avec ce taux de présence réduit, les jours de pic comme le mardi ou le jeudi, 78 % des postes sont occupés.

Résultat : Blablacar n’a jamais eu besoin d’utiliser la totalité de son immeuble. Une partie des étages est donc proposée à d’autres entreprises, en sous-location classique pour des durées de 1 à 3 ans, ou sous forme de mise à disposition avec services, plus proche du coworking.
Entreprise élargie et modèle vivant
Cette organisation transforme le bureau en lieu de vie hybride. Certaines entreprises louent un étage complet, d’autres optent pour des formules plus souples, avec des postes en open space, un accès aux parties communes et des services intégrés. Internet, ménage, salle de sport, rooftop, crédits pour les salles de réunion… tout est pensé pour que chacun y trouve son compte.

« Il n’y a plus d’espaces strictement réservés à Blablacar, sauf nos étages », précise Muriel Havas. « Tout le reste est accessible à tout le monde. » Les espaces sont animés par une programmation événementielle régulière. Les zones de passage – tisaneries, salons, paliers – deviennent des points de rencontre. L’architecte Vincent Eschalier, qui a signé le projet, parle d’un immeuble qui incite à se croiser, à échanger, à se projeter vers la ville.
Ce que dit le droit : sous-location ou prestation de services ?
Mais attention : ce modèle partagé ne repose pas uniquement sur une bonne entente entre résidents. Il s’inscrit aussi dans un cadre juridique à manier avec précaution. À l’été 2024, Les Echos revenaient sur une décision de la Cour de cassation (27 juin 2024, n° 22-22.823), qui clarifie une zone grise fréquente : mettre à disposition un bureau dans un espace de coworking n’est pas toujours juridiquement une sous-location.
Tout dépend du contrat. Si l’occupant a un accès continu au bureau, sans services associés, il s’agit bien d’une sous-location, encadrée par le statut des baux commerciaux. Le locataire principal doit alors obtenir l’autorisation écrite de son bailleur et ne peut pas pratiquer un loyer supérieur à celui qu’il paie lui-même.
En revanche, si le contrat inclut des services indissociables – ménage, accueil, sécurité, internet, mobilier, usage partagé – on entre dans le domaine de la prestation de services. Dans ce cas, le contrat échappe au statut de sous-location, et le bailleur ne peut pas s’y opposer… à condition que la prestation soit réelle et documentée.
C’est cette seconde voie que Blablacar explore dans ses offres les plus souples, avec des tarifs “tout compris” modulables selon les services utilisés. Un moyen d’allier souplesse opérationnelle et sécurité juridique.

Un bureau agile et rentable, à la fois
En misant très tôt sur la sous-location, Blablacar a transformé un risque – celui d’avoir trop d’espace après le passage au télétravail – en opportunité. Son immeuble devient un outil de pilotage. Les espaces vacants sont valorisés, le lieu est vivant, les coûts sont partagés. L’entreprise accueille d’autres structures sans rien perdre de son identité.
Mais ce modèle ne vaut pas que pour les start-up. Il peut inspirer les entreprises de toutes tailles, à condition de repenser la fonction du bureau : moins comme une case à cocher, plus comme une ressource à partager. Ce n’est pas qu’un sujet immobilier, c’est un levier d’adaptation, de collaboration et de sens.
Et si demain, tous les bureaux apprenaient à vivre à plusieurs ?