Canicule : les bureaux vitrés sous pression

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Thibaut Bernardin est le fondateur et directeur de la publication de Working Life. Il analyse les évolutions du coworking, de l’immobilier tertiaire et des nouvelles organisations...
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Dans les bureaux vitrés, la chaleur devient vite insupportable. Et le modèle énergétique de ces immeubles pose problème.

Alors que l’été 2025 bat des records, plusieurs témoignages relayés par l’AFP pointent la surchauffe dans les immeubles de bureaux vitrés, notamment à Paris. Le problème n’est pas nouveau, mais il prend de l’ampleur. Et soulève une vraie question : comment travailler dans un bâtiment conçu comme une serre ?

Des bureaux transformés en véritables fours

« Il fait plus frais chez moi qu’ici, c’est infernal », confie une salariée du secteur immobilier, citée par l’AFP. Son poste est situé à un mètre d’une baie vitrée plein sud, dans un immeuble parisien entièrement vitré construit au début des années 2000. Le thermomètre affiche 29 °C à son bureau, contre 24 °C dans les bureaux orientés à l’est du même bâtiment.

Même scène dans un immeuble de coworking à La Défense : « On crève de chaud, il y a des baies vitrées à tous les étages », raconte Adrien, 49 ans. Une collègue a vu son téléphone portable s’éteindre sous l’effet de la chaleur. D’autres salariés sont contraints de basculer en télétravail, faute de pouvoir supporter les conditions de travail sur place.

Ces témoignages ne sont pas isolés. L’été 2025 voit se multiplier les alertes sur les réseaux sociaux, notamment via le hashtag #balancetonfour, lancé en 2023 par l’ingénieur Pascal Lenormand pour dénoncer les bâtiments trop vitrés devenus invivables dès que les températures grimpent.

Un modèle architectural dépassé

Les immeubles de bureaux tout en verre se sont imposés depuis les années 1990, pensés pour laisser entrer la lumière naturelle et refléter une image de modernité. Mais leur conception ne prend souvent pas en compte les contraintes thermiques liées au changement climatique.

Lorsque la surface vitrée dépasse 30 % de la surface d’une pièce, « ça devient dangereux », alerte Pascal Lenormand. La chaleur s’accumule, les matériaux stockent la température, et l’effet de serre intérieur s’amplifie. Orientation plein sud, vitrage non traité, couleurs sombres, défaut d’occultation : les erreurs de conception se paient cher.

La réglementation environnementale RE2020, en vigueur depuis 2022, fixe de nouvelles exigences sur la performance énergétique et le confort d’été. Mais selon plusieurs experts, elle reste encore trop timide sur la question de l’adaptation aux fortes chaleurs, notamment pour les bâtiments tertiaires.

Des bureaux à contre-courant de la sobriété énergétique

Depuis 2022, le gouvernement encourage les entreprises à adopter des mesures de sobriété énergétique, avec une température maximale recommandée de 26 °C dans les bureaux climatisés. Mais dans les faits, beaucoup d’immeubles vitrés imposent un recours intensif à la climatisation, avec des températures dépassant largement ce seuil.

Cette réponse énergétique est coûteuse, peu durable, et surtout en contradiction avec le décret n°2025-482 du 27 mai 2025, entré en vigueur le 1er juillet. Ce texte impose désormais aux employeurs de mettre en œuvre des mesures concrètes d’adaptation en cas de canicule : ventilation efficace, mise à disposition de moyens de rafraîchissement, horaires aménagés, accès à de l’eau potable…

Dans ce contexte, continuer à concevoir des bureaux qui surchauffent pose problème. D’autant que la climatisation, en plus d’être énergivore, contribue elle-même au réchauffement climatique.

Des coûts d’adaptation massifs mais incontournables

Juliette Lefébure, directrice générale de l’Observatoire de l’immobilier durable (OID), le reconnaît : « L’adaptation au réchauffement climatique est encore émergente dans l’immobilier de bureaux. » Les priorités restent centrées sur la décarbonation, au détriment de la résilience thermique.

Pourtant, les chiffres parlent d’eux-mêmes. Selon l’Institut de l’économie pour le climat (I4CE), il faudrait investir chaque année entre 1 et 2,5 milliards d’euros pour adapter les constructions neuves aux vagues de chaleur. Et jusqu’à 4,8 milliards d’euros par an pour rénover les bâtiments existants. Des sommes considérables, mais à la hauteur de l’enjeu.

Les inégalités entre entreprises sont également pointées du doigt. L’adaptation dépend souvent de la taille du portefeuille immobilier, des moyens disponibles, et de la capacité à anticiper les risques climatiques à long terme.

Des solutions à portée de main, mais trop peu généralisées

Les leviers d’action existent. Brise-soleil orientables, stores motorisés, vitrages filtrants, films anti-UV, façades végétalisées, ventilation naturelle, matériaux à forte inertie thermique… Autant de solutions techniques éprouvées, mais encore trop peu mises en œuvre.

Certaines entreprises prennent des mesures ponctuelles pour améliorer le confort d’été : installation de rideaux thermiques, mise en place de capteurs de température, adaptation des postes de travail. Mais cela reste souvent de l’ordre du bricolage.

Ce qui manque encore, c’est une stratégie globale d’adaptation à l’échelle du parc tertiaire. Une réflexion dès la conception ou la rénovation, intégrant pleinement les contraintes climatiques futures. Sans cela, les étés à venir risquent de ressembler de plus en plus à des exercices de survie pour les salariés.

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Thibaut Bernardin est le fondateur et directeur de la publication de Working Life. Il analyse les évolutions du coworking, de l’immobilier tertiaire et des nouvelles organisations du travail à travers enquêtes, interviews et tests d’équipements pour le bureau.