Coworking et fiscalité : le Conseil d’État tranche et requalifie les espaces en bureaux

Thibaut Bernardin
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Thibaut Bernardin est le fondateur et directeur de la publication de Working Life. Il analyse les évolutions du coworking, de l’immobilier tertiaire et des nouvelles organisations...
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Vue Aérienne du Parc André Citroën, dans le 15e arrondissement de Paris.

Le coworking revendique une approche hybride et servicielle. Le droit fiscal, lui, continue de le considérer comme du bureau, comme le confirme une récente décision du Conseil d’État.

Le 12 novembre 2025, le Conseil d’État a tranché une question qui agitait le secteur du coworking. À partir d’un litige parisien impliquant Deskodine et Deskopolitan, la haute juridiction clarifie la qualification fiscale de ces espaces. Une décision qui dépasse largement ce cas précis et qui pourrait bien changer la façon dont les espaces de coworking sont regardés, taxés et montés, en Île-de-France comme ailleurs.

Une affaire parisienne qui fait jurisprudence

À l’origine de cette décision, un contentieux assez classique. La société Deskodine est propriétaire de locaux situés rue du Château-d’Eau, à Paris. Des surfaces exploitées en coworking par Deskopolitan. Entre 2018 et 2020, Deskodine s’acquitte de la taxe annuelle sur les bureaux en Île-de-France, la TABIF, puis conteste cette imposition.

Son raisonnement est simple et largement partagé dans le secteur. Le coworking ne se limite pas à la mise à disposition de bureaux. Il s’agit d’une offre globale de services, avec de l’accueil, de la conciergerie, des espaces de convivialité, parfois du bien-être ou des événements. Dès lors, pourquoi traiter ces surfaces comme de simples bureaux et non comme des locaux commerciaux ?

Le tribunal administratif de Paris donne d’abord raison à cette lecture. Mais la cour administrative d’appel de Paris renverse le jugement et rétablit la taxation. Saisie en cassation, la plus haute juridiction administrative confirme cette analyse. Dans sa décision du 12 novembre 2025, le Conseil d’État adopte une position très claire.

Coworking, bureaux ou commerce ? Le critère qui change tout

Pour qualifier un local au regard de la taxe, un seul critère doit être retenu : l’usage effectif des surfaces au 1er janvier de l’année d’imposition. Peu importe la richesse des services proposés ou la nature commerciale de l’exploitant. Ce qui compte, c’est la réalité de l’usage. En l’espèce, les occupants utilisent ces espaces pour travailler et exercer leur activité professionnelle, parfois à titre principal, parfois comme alternative à un bureau classique. Ils doivent donc être regardés comme des locaux à usage de bureaux.

Les services associés, aussi nombreux ou qualitatifs soient-ils, sont considérés comme accessoires. Accueil, conciergerie, espaces de convivialité, bien-être ou événements ne transforment pas la nature des lieux. Ils enrichissent l’expérience, mais ne modifient pas la qualification fiscale. Cette grille de lecture met fin à une ambiguïté entretenue depuis plusieurs années. Le coworking n’est ainsi pas assimilé à une activité commerciale au sens du code général des impôts, mais bien à une forme contemporaine d’usage du bureau.

Ce que cette décision change concrètement en Île-de-France

En Île-de-France, les conséquences sont immédiates et très concrètes. En confirmant la qualification des espaces de coworking comme des locaux à usage de bureaux, le Conseil d’État valide leur assujettissement à la taxe annuelle sur les bureaux, la TABIF, sans possibilité de basculer vers le régime applicable aux locaux commerciaux.

L’enjeu est loin d’être anodin. Les seuils d’exonération diffèrent fortement. Les locaux commerciaux bénéficient d’une exonération jusqu’à 2 500 m², quand les bureaux ne le sont qu’en dessous de 100 m². Dans les faits, cela signifie que la quasi-totalité des espaces de coworking franciliens entre pleinement dans le champ de la taxe.

Pour les propriétaires et les exploitants, cette décision ferme définitivement la porte aux stratégies fondées sur une requalification liée à la nature des services proposés. La TABIF ne peut plus être considérée comme un risque théorique ou un sujet d’interprétation. Elle devient une donnée structurelle du modèle économique, à intégrer dès la conception d’un projet, lors d’une acquisition immobilière ou dans les projections financières.

La décision sécurise également la position de l’administration fiscale. Les contentieux fondés sur l’argument d’un coworking assimilable à un commerce ont désormais peu de chances d’aboutir. Le cadre est posé, clair et désormais stabilisé.

Et dans le reste de la France, faut-il s’inquiéter ?

À première vue, la décision pourrait sembler ne concerner que l’Île-de-France. Après tout, la taxe annuelle sur les bureaux est un dispositif spécifique à la région parisienne. En région, il n’existe pas d’équivalent strictement comparable à la TABIF. Aucun espace de coworking à Lyon, Bordeaux, Nantes ou Lille ne se verra appliquer cette taxe sur la base de cette décision. Pour autant, l’arrêt du Conseil d’État ne doit pas être lu comme un simple cas francilien. Ce qu’il pose avant tout, c’est une doctrine juridique claire sur la nature même du coworking. En se fondant exclusivement sur l’usage effectif des locaux, le juge fixe un raisonnement qui dépasse largement le cadre de cette taxe particulière.

Concrètement, cela signifie que, partout en France, un espace de coworking est juridiquement regardé comme un espace de bureaux dès lors que ses occupants y travaillent. Peu importe le niveau de services, le positionnement “hospitality” ou la sophistication du concept. Cette lecture peut irriguer d’autres sujets bien réels pour les propriétaires et exploitants comme la fiscalité locale, la qualification des surfaces pour la taxe foncière ou la CFE, la lecture des documents d’urbanisme, des autorisations de changement de destination ou d’usage.

Dans tous ces domaines, l’argument d’un coworking assimilable à une activité commerciale perd de sa solidité. La décision ne crée pas de nouvelle taxe en région, mais elle réduit clairement les marges d’interprétation.

Pour les porteurs de projets et les propriétaires de locaux hors Île-de-France, le message est donc surtout stratégique. Le coworking ne doit plus être pensé comme une alternative juridique au bureau, mais comme une autre manière de l’exploiter. Une nuance importante, notamment au moment de structurer un projet immobilier, de négocier avec une collectivité ou de bâtir un modèle économique sur le long terme.

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Thibaut Bernardin est le fondateur et directeur de la publication de Working Life. Il analyse les évolutions du coworking, de l’immobilier tertiaire et des nouvelles organisations du travail à travers enquêtes, interviews et tests d’équipements pour le bureau.