Tiers-lieux, ces espaces hybrides où l’on peut aussi travailler

Thibaut Bernardin
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Thibaut Bernardin est le fondateur et directeur de la publication de Working Life. Il analyse les évolutions du coworking, de l’immobilier tertiaire et des nouvelles organisations...
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Un tiers lieu particulièrement intéressant pour les projets franco-allemands ©Christophe Urbain/Kaleidoscoop

Coworking, cantine, boutique solidaire… et si tout ça formait un seul lieu ?

Vous ne savez pas vraiment ce qu’est un tiers-lieu ? Vous n’êtes pas les seuls. Et pourtant, ces espaces hybrides fleurissent un peu partout, et notamment à Strasbourg, où plusieurs structures se revendiquent de ce mouvement sans toujours le revendiquer. Confus ? C’est normal.

On a assisté à une table ronde sur le sujet, animée par Loreline Merelle (ARTE) au Club de la Presse de Strasbourg, avec trois invitées engagées : Marie Henriet (Les Petites Cantines), Alexiane Javelot (Kaleidoscoop) et Prescilla Schorr (Réseau Tiers-Lieux Grand Est). L’occasion de démystifier ce terme fourre-tout et de voir comment les valeurs du tiers-lieu s’invitent (ou pas) dans nos espaces de travail.

Un concept flou… et c’est voulu

Un tiers-lieu, c’est quoi exactement ? À cette question pourtant centrale, aucune définition nette ne fait l’unanimité. « La plus belle définition, c’est de ne pas en donner », sourit Alexiane Javelot, cheffe de projet à Kaleidoscoop, un tiers-lieu qui propose un café, une boutique solidaire, des espaces à louer et du coworking près de la frontière allemande.

« C’est la magie des tiers-lieux : des espaces hybrides, ouverts, qui ne s’enferment pas dans une case. » Même constat pour Prescilla Schorr, du Réseau Tiers-Lieux en Grand Est : « Il n’y a pas de définition propre, mais des ressemblances : un ancrage local, des activités diverses, et la contribution libre des gens. »

Pourtant, une tentative de définition fait consensus autour de la table : celle proposée par le Petit Robert. Le dictionnaire décrit un tiers-lieu comme « un espace de sociabilité d’initiative citoyenne, où une communauté peut se rencontrer, se réunir, échanger et partager ressources, compétences et savoirs ». Une base commune, sans en figer les contours.

Certains mots reviennent souvent : partage, lien, convivialité, libre, hybride. Un tiers-lieu peut être un café participatif, un fablab, un espace de coworking, une cantine de quartier… ou les quatre à la fois. Ce flou fait partie du charme. Il est aussi, peut-être, l’un de ses freins.

Des lieux qui peinent à se faire connaître

Car oui, malgré leur dynamisme, les tiers-lieux restent méconnus. « On a encore du mal à faire pousser la porte aux gens », reconnaît Marie Henriet, co-présidente des Petites Cantines de Strasbourg. « Beaucoup s’imaginent qu’il faut cuisiner pour venir, alors qu’on peut juste s’asseoir et manger. » Dans ce restaurant participatif du quartier de la gare, les repas sont à prix libre, autour d’une grande table, avec des convives de tous horizons. « On crée du lien entre les habitants du quartier, entre des générations. Mais on sent bien que notre modèle ne parle pas à tout le monde. »

Un espace de coworking conçu pour que les projets se rencontrent. ©Christophe Urbain/Kaleidoscoop

Le constat est partagé par Kaleidoscoop. Ce grand espace situé au Port du Rhin regroupe aujourd’hui 37 structures, entre économie sociale et transfrontalier. On y trouve des bureaux, un café, une boutique de créateurs et une programmation d’événements. Mais attirer le grand public reste un défi. « Il faut encore convaincre. Expliquer qu’on peut venir boire un café, assister à une conférence, réseauter… ou juste travailler », souligne Alexiane Javelot.

Un modèle économique en quête d’équilibre

Au-delà de la notoriété, la question de la viabilité économique revient dans toutes les bouches. « C’est la problématique principale », affirme Prescilla Schorr. « Le modèle économique est souvent fragile, le foncier précaire. Si une municipalité change, le soutien peut disparaître du jour au lendemain. »

Aux Petites Cantines, le panier moyen est de 11 euros, alors que le prix d’équilibre est à 13. « On tient grâce à des événements ou à des aides publiques », explique Marie Henriet. « Et même si le projet séduit, on sent qu’on est un lieu de tremplin dans une période de chômage, de burn-out ou en début de retraite. À un moment ils trouvent un travail, une occupation. C’est une bonne nouvelle pour eux, mais ça oblige à sans cesse relancer la dynamique. »

Kaleidoscoop fonctionne sous forme de SCIC, une société coopérative d’intérêt collectif. Ici, pas de bénévoles, uniquement des salariés. Le modèle économique repose sur la sous-location d’espaces et le soutien de la Ville et de l’Eurométropole de Strasbourg. Mais l’équilibre reste fragile, d’autant plus que « la course aux financements sur projets ponctuels rend la vision à long terme compliquée » indique Alexiane Javelot.

Des lieux aux multiples visages

Si la notion de tiers-lieu reste difficile à cerner, une chose est sûre : elle s’est largement diffusée dans les espaces de travail. À Strasbourg, Kaleidoscoop se revendique tiers-lieu, tout comme Le Grub, La Plage Digitale, Les Compotes, Doko Buro ou même Welcome Coworking. Chacun y ajoute sa propre touche : événements, studio vidéo, café partagé, boutique, ateliers d’artistes… Autant d’initiatives (et de services facturables) qui s’inscrivent dans l’esprit des tiers-lieux, même si le terme n’est pas toujours revendiqué.

Le studio d’enregistrement du Grub avec fond vert, juste à côté de l’open space – DR

Pour Alexiane Javelot, c’est justement cette porosité qui fait la richesse du modèle. « On explore une autre manière de faire, de consommer, de créer du lien. Les tiers-lieux ouvrent des possibles, sans imposer un cadre rigide. »

Un avenir à inventer collectivement

Avec plus de 90 adhérents dans le Grand Est, le Réseau Tiers-Lieux constate un engouement certain. Mais il tire aussi la sonnette d’alarme. « D’ici 2027 (avec les élections municipales puis présidentielles, ndlr), la situation risque d’être compliquée pour beaucoup », avertit Prescilla Schorr. « On le sait, l’autonomie financière est une priorité. Il va falloir professionnaliser davantage, développer des offres de service, tout en gardant l’âme de ces lieux. »

Dans ce contexte, la question d’une labellisation fait débat. Un label existe déjà, porté par la Région, mais tout le monde n’y adhère pas. Certains y voient une reconnaissance utile, d’autres une forme d’institutionnalisation qui dénature l’esprit originel. « Les tiers-lieux sont des lieux alternatifs, qui n’avaient pas vocation à être institutionnalisés », rappelle Alexiane Javelot.

Alors, faut-il encore utiliser ce mot ? Peut-être pas. Mais une chose est sûre : les tiers-lieux, sous toutes leurs formes, réinventent nos manières de travailler, de manger, de se rencontrer. Et rien que pour ça, ils méritent qu’on pousse la porte.

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Thibaut Bernardin est le fondateur et directeur de la publication de Working Life. Il analyse les évolutions du coworking, de l’immobilier tertiaire et des nouvelles organisations du travail à travers enquêtes, interviews et tests d’équipements pour le bureau.