Ce que l’open space fait vraiment à votre cerveau (et pourquoi vous rentrez si fatigué)

Thibaut Bernardin
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Thibaut Bernardin
Directeur de la publication
Thibaut Bernardin est le fondateur et directeur de la publication de Working Life. Il analyse les évolutions du coworking, de l’immobilier tertiaire et des nouvelles organisations...
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Une nouvelle étude neuroscientifique prouve que travailler dans un environnement ouvert et bruyant oblige notre cerveau à fournir des efforts constants et invisibles. Le coupable ? L’hypervigilance.

Vous arrive-t-il de rentrer chez vous après une journée en open space avec la sensation d’être totalement vidé, même sans avoir accompli de tâches particulièrement complexes ? Ce n’est pas qu’une impression. Si les open spaces sont devenus la norme dans de nombreuses entreprises pour optimiser les mètres carrés, ils imposent un coût cognitif invisible mais bien réel à notre cerveau.

C’est ce que vient de démontrer une équipe de chercheurs d’une université espagnole. En équipant 26 professionnels de casques d’électroencéphalogramme (EEG) sans fil, ils ont pu mesurer en direct l’intensité de leur activité cérébrale lors de tâches de bureau classiques (lecture, écriture, écoute). Le test a été réalisé dans deux environnements : un open space dynamique et une cabine de travail fermée (un work pod). Les résultats sont sans appel : notre cerveau ne réagit pas du tout de la même manière selon l’espace dans lequel il se trouve.

Un cerveau en état d’hypervigilance constante

L’étude tord le cou à une idée reçue tenace : non, on ne s’habitue jamais vraiment au bruit de fond. Dans l’open space, les chercheurs ont constaté que l’activité cérébrale des participants ne se stabilisait pas mais augmentait progressivement tout au long de la session.

Pour arriver à ce constat, les chercheurs ont placé 26 participants, âgés de 20 à 60 ans, dans des situations proches du quotidien professionnel : gérer des notifications, lire et répondre à des e-mails, mémoriser puis restituer des informations.

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Ils ont alors pu mesurer que les ondes gamma, associées aux tâches exigeantes, progressent en continu. Les ondes thêta, liées à la mémoire de travail et à la fatigue mentale, suivent la même trajectoire. Les niveaux d’éveil et d’engagement montent eux aussi.

Qu’est-ce que cela signifie ? Que pour maintenir son niveau de performance et rester concentré, le cerveau est obligé de travailler de plus en plus dur. Même lorsque nous pensons faire abstraction des collègues qui discutent ou qui passent dans notre champ de vision, notre cerveau gaspille une énergie folle pour filtrer ces distractions. Il reste bloqué dans un mode de « sur-traitement » épuisant.

La cabine fermée : un refuge pour notre charge mentale

Imaginez maintenant que l’on vous place dans une bulle. C’est exactement l’expérience qu’ont vécue les mêmes participants en réalisant les mêmes tâches, mais à l’intérieur d’un work pod vitré et isolé acoustiquement.

Dans cet environnement protégé, les ondes cérébrales ont dessiné une trajectoire totalement opposée. Les ondes bêta (liées au traitement mental actif) et alpha ont nettement diminué au fil de l’expérience. Sans les interruptions constantes de l’open space, le cerveau s’adapte, se stabilise et parvient à accomplir son travail avec une activation corticale de plus en plus faible.

Dit autrement, la cabine fermée permet une véritable économie d’énergie cognitive : la tâche est réalisée tout aussi efficacement, mais avec beaucoup moins d’efforts. Un simple casque antibruit permet-il d’obtenir les mêmes bénéfices ? L’étude n’a pas testé cette hypothèse mais on peut supposer que s’il atténue une partie des nuisances sonores, il ne supprime ni les stimuli visuels ni cette forme d’hypervigilance liée à l’environnement.

Nous sommes inégaux face aux distractions

L’autre grand enseignement de cette recherche, c’est que l’open space est une source d’inégalités. Les chercheurs ont observé une variabilité beaucoup plus importante des réponses cérébrales dans l’espace ouvert.

Si chez certains employés, l’activité neuronale s’est maintenue à un niveau modeste, chez d’autres, les indicateurs d’effort ont littéralement explosé. Cela prouve que nous n’avons pas tous la même sensibilité ou la même capacité de résistance face à un environnement surstimulant.

L’étude ne s’est pas penchée sur la personnalité de ses cobayes, mais les chercheurs supposent que plusieurs facteurs individuels entrent en jeu, comme notre niveau de fatigue de base, nos traits attentionnels, mais aussi et surtout notre sensibilité au bruit et notre besoin d’intimité. Des caractéristiques qui font aussi inévitablement écho à notre niveau d’introversion ou d’extraversion.

Imposer le même grand plateau ouvert à tous les collaborateurs revient donc à pénaliser injustement ceux dont le cerveau est physiologiquement plus vulnérable aux distractions.

Un enjeu de santé mentale… et de conception des bureaux

Ces données viennent appuyer de précédentes recherches qui avaient déjà tiré la sonnette d’alarme. En 2021, une étude avait par exemple démontré que le bruit des open spaces faisait bondir le stress physiologique de 34 % et l’humeur négative de 25 %.

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L’aménagement des bureaux n’est donc pas un simple choix esthétique ou une variable d’ajustement immobilier. L’approche de ces chercheurs s’inscrit dans un domaine d’avenir : la neuroarchitecture. Selon ce principe, le lieu de travail ne doit plus être considéré comme un simple « conteneur neutre » d’activités, mais bien comme un modulateur actif de notre santé cognitive et de notre fonctionnement émotionnel.

À l’heure où les salariés réclament avant tout du calme pour avoir envie de revenir sur leur lieu de travail, l’intégration d’espaces isolés et de cabines de concentration au sein des plateaux ouverts n’est pas un luxe, mais une nécessité neurophysiologique.

Le bureau de demain ne devra pas choisir entre la collaboration effervescente et la concentration silencieuse, il devra offrir les deux. Car si l’entreprise veut préserver l’énergie, l’engagement et la motivation de ses équipes à l’ère du travail hybride, elle doit avant tout concevoir des espaces qui prennent soin de leur cerveau.

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Thibaut Bernardin est le fondateur et directeur de la publication de Working Life. Il analyse les évolutions du coworking, de l’immobilier tertiaire et des nouvelles organisations du travail à travers enquêtes, interviews et tests d’équipements pour le bureau.